Dans la montagne, au-dessus de Freissinières, il y a bien longtemps que les marmottes ne sifflent plus au passage des deux frères et l'aigle royal les regarde avec respect du haut de son grand ciel bleu. Les deux hommes qui se cachent là sont devenus familiers pour les animaux des alpages.

Car cela fait maintenant douze ans, ce mardi 11 janvier 1927, que Félix et Théophile Berthalon ont décidé, un soir de septembre 1914, de ne pas partir avec les autres sur le front de l'Est, cela fait douze ans qu'ils sont descendus du train qui les emmenait dans les Vosges, et qu'ils sont rentrés chez eux.

Insoumis selon les critères de l'armée, déserteurs au nom de la Bible, ils choisissent de suivre le précepte que leur ont appris leur père et leur oncle, qui se sont battus en 1870, leur faisant jurer de ne jamais prendre part à un conflit: « Tu ne tueras point ».

Et le 11 janvier 1927 à cinq heures du soir, les frères Berthalon sont arrêtés par le lieutenant Christian et six gendarmes. C'est la fin d'une longue traque, c'est la fin de la vie de reclus qu'ont menée les deux hommes dans les montagnes des Hautes-Alpes, de septembre 1914 à janvier 1927. 


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Le 3 août 1914, Théophile et Félix Berthalon, âgés de 33 et 31 ans, abandonnent les foins et les moissons pour rejoindre leur corps avec ceux des classes 1895 à 1910. Les femmes, les enfants et les vieux prendront le relais pour les travaux des champs. Ils sont une soixantaine de Freissinières à partir. Tous pensent qu'ils seront de retour pour les pommes de terre. Les politiques eux-mêmes ne disent-ils pas que la guerre sera courte ?

Les deux hommes décident donc de répondre avec les autres à l'ordre de mobilisation et prennent le train à La Roche-de-Rame pour rejoindre Briançon. Après une petite semaine d’entraînement au tir, les premiers hommes partent à la mi-août en direction des Vosges. Les Berthalon intègrent le 359e de ligne, un régiment de réservistes cantonné sous tentes dans la plaine de Saint-Blaise. Mais la guerre tue déjà. Le 19 août, c'est la bataille d'Altkirch, les premiers cercueils rentrent au pays.

Félix Berthalon et la vallée de Freissinières, avec le hameau des Viollins (photos L'Alpe et Nostre Ristouras)

Le 13 septembre 1914 les deux frères partent au front avec le 359e de ligne, mais à peine le convoi s'est-il ébranlé qu'ils sautent du train et rejoignent Freissinières à pied, par le chemin des Traverses et la Bâtie-des-Vigneaux. Ils traversent la Gyronde, montent au col d'Anon, rejoignent les chalets d'Allibrands à flanc, puis le village de la Got. Ils mettront une semaine pour rejoindre les Viollins, se cachant le jour et se nourrissant de baies. Ils ne veulent pas aller se battre sur le front de l'Est pour une Alsace et une Lorraine lointaines. Ils ne mourront pas dans les tranchées comme le Pasteur et tant d'autres de Freissinières et Dormillouse.

Ils vont livrer un autre combat.

Plus tard, quand on leur parlera de ces invraisemblables douze ans de vie dans la montagne, ils diront : « Nous ne sommes pas morts parce que notre heure n'était pas venue. Nous ne serions pas morts non plus si nous étions partis à la guerre... »

C'est le vieil idéal Vaudois qui les pousse à se retirer dans la montagne, comme leurs ancêtres, poursuivis, massacrés pendant presque six cents ans. Ils vont vivre en dehors du monde, avec pour seule lecture celle de la Bible. 

Théophile et Félix Berthalon vont d'abord se réfugier dans les chalets d'alpages, au hameau de la Got. Leurs deux sœurs, avec la complicité des habitants des Viollins, leur porteront de la nourriture qu'elles cacheront sous de la paille dans un chalet. Ils seront rapidement obligés de quitter les chalets quand les villageois monteront à nouveau pour l'estive et surtout les gendarmes qui les chercheront inlassablement, surveillant les faits et gestes des familles, enquêtant et interrogeant les villageois.

Ils vont alors vivre dans une grotte ou « balme* », appelée aujourd'hui « Grotte des objecteurs » aux Allibrands. Elle se trouve à 1850 mètres d'altitude, sur une crête à une dizaine de mètres du Sentier des Alpages. Son ouverture est orientée au Sud-Ouest. On peut aussi l'atteindre depuis les chalets de la Got. Ils l'aménagent sommairement avec un lit et une table, des peaus de mouton, des couvertures. Ils dorment ensemble, serrés l'un contre l'autre, la neige pénètre dans la grotte. Leur premier hiver est terrible avec près de trois mètres de neige au 21 février 1915. Une nuit, raconte leur petit-neveu, le loup passera devant la grotte. Au matin les traces sont si proches de l'entrée que c'est évident : le loup a marché sur leurs pieds pendant leur sommeil...

Ils échapperont plusieurs fois aux menottes des gendarmes, qui sont persuadés que les villageois les aident et les nourrissent. La coopération est en effet très forte entre les habitants pour protéger les déserteurs : « Les deux frères savaient par le clairon que les gendarmes montaient et eux restaient dans leur cache » (un habitant du village).

En retour ils rendent de multiples services. La nuit, ils fauchent, coupent le bois, labourent…

« J'étais jeune, un soir je moissonnais le seigle avec ma sœur Alice. Il était tard. Nous n'aurions pas fini pour la nuit. J'ai vu un béret bouger dans le champ de seigle. C'était Félix, il nous a dit de nous en retourner chez nous. Ce que nous avons fait. Le lendemain les meules étaient faites. » Dorca Mathurin.

Le temple des Viollins

Après la fin de la guerre, leur combat n'est pas fini. Les deux frères au béret toujours vissé sur la tête, se cacheront encore jusqu'à leur arrestation. Ils commenceront à se rapprocher du village, ils assisteront même aux offices, comme le jour de leur arrestation le 11 janvier 1927. « L'un écoutait à la fenêtre, l'autre sous le porche... » (La Durance). Félix est pris de suite, Théophile s'enfuit et sera rattrappé après une course mouvementée. Dans leurs poches, les gendarmes trouveront un couteau, une tablette de chocolat, cent francs et un livre de messe protestant. « Ces objets de valeur leur sont remis », dit le rapport de gendarmerie...

« Nous avons beaucoup souffert. ». C'est ce qu'ils déclareront lors de leur interrogatoire. Jean Ramy, journaliste au journal La Durance les décrit ainsi au moment de leur arrestation : «  Les deux frères, Félix, 43 ans et Théophile, 45 ans, présentent bien le type du montagnard endurci. De taille moyenne, ils sont doués d'une robustesse et d'une santé à toute épreuve et douze années de désertion – pour mieux dire de vie à l'état sauvage – n'ont rendu que plus résistants ces deux montagnards. »

Tous les témoignages des rapports de gendarmerie disent à peu près la même chose : que les frères Berthalon étaient de bonne moralité, qu'ils exploitaient 2 hectares environ de terre et possédaient une vingtaine de brebis, que leurs sœurs Elise et Alexandrine, dont les maris étaient à la guerre, leur ont fourni de la nourriture. Mais personne ne les a jamais vus aux Viollins…

Il est vrai qu'on risquait de six mois à un an de prison pour recel d'insoumis, selon la loi du 27 juillet 1872.

Félix et Théophile seront jugés en conseil de guerre après trois mois de préventive à Briançon puis à Lyon. Défendus par un jeune avocat gapençais, Raoul Merle, ils sont condamnés à trois ans de prison avec sursis et rentrent chez eux. 

Les frères Berthalon ne sont pas les seuls à avoir déserté. Une petite centaine d'hommes en tout seront recherchés entre la canton de L'Argentière, le canton d'Orcières, et celui de Gap.

La maison des Oncles aux Viollins

Des Lois d'Amnistie sont promulguées en 1920, 1924 et 1925. Elles s'appliquent à des hommes ayant déserté avant 1920 et les obligent à se soumettre et à faire quelques mois de détention préventive avant d'être jugés par une instance militaire. Il faut que les déserteurs aient appartenu trois mois à une unité combattante ou aient été blessés ou faits prisonniers et n'aient pas eu d'intelligence avec l'ennemi. La période 1924-1926 est celle pendant laquelle les verdicts sont les plus cléments.

Félix et Théophile vivront jusqu'au milieu des années 1960 dans leur maison, derrière le Temple. Aujourd'hui, cette maison tombe en ruine. « La maison des oncles » a trop d'héritiers. On la trouve au départ du sentier qui monte à La Got, un sentier herbeux abrité de murets de pierre sèche, bordé de fraises des bois, de framboisiers et de coucous... Ils cultiveront leur terre, élèveront leurs moutons, priant Dieu, comme absents au monde, repliés sur eux-mêmes. Ils se considéraient comme les derniers des Vaudois, selon le pasteur Paul Keller.

 S.D.

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Sources :

  • La longue traque. Jean-Luc Charton, L'Alpe N°14

  • * Balmes : Abris jadis utilisés par les habitants de Freissinières. Yves Leroy et Honoré Baridon, janvier 1996

  • Du côté de l'Adret, Roman, André Gatto, Editions des Ecrivains, 2001

 

R14

Article écrit pour le N°10 de Nostre Ristouras, le bulletin de l'Association Patrimoine de La Roche-de-Rame.paru en janvier 2016 

Avec le soutien de Louis Reynaud (1942-2016) qui nous a quittés le 12 février dernier.