"Seule la fiction ne ment pas ; elle entrouvre sur la vie d’un homme une porte dérobée par où se glisse, en dehors de tout contrôle, son âme inconnue" François Mauriac

 

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Peu de gapençais savent réellement qui est Jean Esprit Marcellin. Il a pourtant donné son nom à la plus belle place de Gap...

Négligée par nos contemporains, "la sculpture que nous laissons dans un abandon, qui a plus ou moins brève échéance signifie disparitions ou destructions" est pourtant un des domaines les plus glorieux de notre patrimoine artistique". C'est par cette phrase, empruntée elle-même à André Chastel, in "La sculpture classique (2)", qu'ouvre dans son introduction le Catalogue consacré à Jean Esprit Marcellin, rédigé par Gérard Brès, en 1992 et édité par le Musée départemental de Gap. Cet article reprendra des passages du catalogue, pour évoquer le sculpteur né à Gap le 24 mai 1821 et rapidement venu à Paris en 1841. Soutenu par la Ville de Gap et le Conseil Général, il entre dans l'atelier de François Rude (1784-1855), une des figures de la sculpture florissante du XIXe siècle, avec Jean-Baptiste Carpeaux (1827-1875) et Auguste Rodin (1840-1917).

Exposant au Salon, puis membre du jury, jusqu'en 1864, Marcellin n'aimait pas les mondanités. il se consacrait entièrement à son art dont il était conscient des dures contraintes matérielles et n'hésitait pas pour terminer une commande, à "travailler pendant 12 jours presque jour et nuit (...) 14 heures par jour."  Comme il l'écrit à Emile Guigues, son contemporain, dessinateur né à Embrun en 1825.

De caractère réservé, d'un abord bourru, "Je suis plus timide que vous, nous sommes tous des montagnards" écrit-il encore à Guigues, il avait la réputation d'être un ours au coeur d'or, aidant des compatriotes venus à Paris comme lui, prenant en charge la fille d'un de ses amis, devenue orpheline.

Marcellin n'eut jamais de grandes ambitions sociales, il vivait pour son art, modelait la terre et ciselait le marbre avec ardeur, mais aussi délicatesse, écrit encore Gérard Brès dans son Catalogue.

Marcellin meurt brutalement le 22 juin 1884, au lever du soleil, dans les bras de sa femme bien aimée. (Notice sur Jean Marcellin, par Louis Thabaut, 1892)

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 Le Baron Jean Charles François de Ladoucette - 1866 - Statue, marbre de Saint-Béat H. 300 cm. Signé et daté sur deux lignes en creux sur la plinthe à dextre : "JE. Marcellin / STATre. paris 1866"

Place Ladoucette, Gap.

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La souscription, lancée en juin 1862, pour l'érection d'un monument au Baron de Ladoucette (1772-1848), deuxième Préfet des Hautes-Alpes, s'avérant insuffisante, Marcellin offrit en 1863 d'exécuter gratuitement la statue de celui-ci. Le marché de gré à gré, fut signé le 26 mars 1865. Envoyée de paris le 20 août 1866, la statue fut mise en place dans le courant de septembre et le monument inauguré en grande pompe le 23 septembre 1866.  

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Jean François Charles de Ladoucette, baron de l'Empire, né à Nancy le 4 octobre 1772 où il fit ses études juridiques, fut nommé préfet des Hautes-Alpes le 23 germinal an X (13 avril 1802). Il succédait à Felix Bonnaire qui avait été nommé le 19 messidor an VIII (8 juillet 1800).

"Animé de l'esprit public" , comme il l'écrira lui-même, il comprit, malgré son jeune âge (pas encore 30 ans), ce qu'attendait de lui ce département déshérité qui sombrait alors peu à peu dans la misère. Il n'hésita pas à utiliser sa fortune personnelle, pour améliorer les voies de communication, voies vicinales refaites et d'autres ouvertes, fit ouvrir vers l'Italie la route du col de Montgenèvre et vers la Drôme, la route du col de Cabre.  

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Il vivifia l'agriculture par des pratiques nouvelles et une meilleure organisation. Il créa les pépinières départementales, fit remonter les digues et creuser des canaux, n'hésitant pas à stimuler les bonnes volontés, luttant contre le découragement et les préjugés, avançant lui-même les sommes nécessaires au lancement des entreprises... 

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Dans le domaine culturel, c'est lui qui jeta les bases d'un Muséum central à Gap, développa les fouilles archéologiques abandonnées du temps de son prédécesseur. Sur les ruines d'une Société  d'agriculture, il créa une Société d'Emulation, origine de l'actuelle Société d'Etudes des Hautes-Alpes fondée en 1881 (SEHA).

Sa brillante intelligence et l'énergie qu'il déploya dans les Hautes-Alpes marquèrent profondément ce pays et contribuèrent grandement à son développement. Il fut certainement le préfet le plus populaire du département.

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Emile Guigues (1825-1904) - Cérémonie de l'inauguration du monument au baron de Ladoucette le 23 septembre 1866, ovation d'une délégation, dessin, (Phot. Marais, Paris, catalogue Jean Esprit Marcellin, 1992)

En 1859, la municipalité de Gap eut l'idée d'un monument au baron de Ladoucette et plusieurs projets furent envisagés. En 1861, on décida de donner plus d'ampleur au projet et une souscription fut lancée, qui fut accueillie avec succés par les instances. L'exécution de la statue fut confiée à Jean Esprit Marcellin et le décret impérial autorisant l'érection du monument fut signé le 28 novembre 1861. Une commission est mise en place, les communes des Hautes-Alpes sollicitées, répondent une à une et offrent des sommes plutôt modestes. La commission sollicite alors l'Etat. Cahin-caha, la souscription suit son cours. Se rendant compte des difficultés, Marcellin décide d'offrir son travail pour exécuter la statue en marbre, participation en nature évaluée à 6000 F. Il faut attendre 1864 pour que le président de la commission annonce l'engagement de la phase finale !

On choisit l'emplacement, à l'extrémité nord du parc de la Caserne Desmichels. La statue est expédiée de Paris et érigée sur un socle de marbre rose de Montmaur et de La Roche-des-Arnauds, construit d'après le projet d'Alexandre Goulain, architecte départemental, les grandes solennités prévues, peuvent avoir lieu... Elles furent grandioses ! Ce dimanche 23 septembre 1866 fut jour de fête à Gap : illuminations, décorations, feux de joie, feux de bengale, pétards et fusées, tir à la cible, jeu de paume, de boules, mât de cocagne aux quels on ajouta deux montgolfières, la musique, chars, bal à l'Hôtel de Ville suivi d'un banquet de cent couverts, et surtout on dansa le fameux Bacchu-Ber, cette mystérieuse danse des épées, que l'on danse encore aujourd'hui, uniquement pour la fête de la Saint-Roch à Pont-de-Cervières, hameau de Briançon. Tout cela dura 3 jours... un banquet de 150 personnes fut offert dans les salons de la Préfecture à Jean Esprit Marcellin, l'artiste gapençais sans qui rien de tout cela n'existerait.

 

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Mais revenons un peu sur l'histoire de Marcellin. 

1848, Marcellin est l'élève de François Rude, qui, bien qu'il soit à l'apogée de sa gloire, est de plus en plus discuté, combattu. L'institut lui ferme obstinément ses portes. Marcellin choisit de rester dans l'atelier de son maître avec d'autres jeunes talents. Ses oeuvres, malgré leurs qualités, n'auraient donc pas attiré l'attention du public, si son Berger Cyparisse tenant son faon qu'il vient de tuer par mégarde, un des succés du Salon de 1848, ne l'avait placé tout à coup dans la lumière. le modèle en plâtre charma le public et le Ministre de l'intérieur accorda au jeune statuaire un bloc de marbre d'une valeur de mille francs pour l'exécution de son Berger Cyparisse. Marcellin, trop pauvre pour avoir recours aux praticiens, était également un maître ouvrier en même temps qu'un des premiers sculpteurs de son époque.

Avec d'autre oeuvres comme le Couronnement d'épines, Avant l'hymen et quelques bustes, Marcellin paraît aux Salons de 1849 et 1852. Ces oeuvres d'une rare délicatesse de sentiment, donnèrent une nouvelle marque de l'originalité de l'artiste, qui se détournait de l'art classique pour l'art plus humain des statuaires de la Renaissance.

(Photo du catalogue)

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Cypris allaitant l'Amour, 1852, plâtre, H : 148,2. Gap, Musée départemental

Mais l'oeuvre qui devait mettre le comble à sa gloire est sa Cypris allaitant l'Amour, qu'on voit ici bien exposée au musée de Gap et photographiée en 2013. Le sculpteur a représenté l'enfant escaladant la jambe gauche de sa mère, tandis qu'elle presse son sein d'où jaillit une goutte de lait; délicieux petit ange aux ailes qui pointent à peine et que la divinité seule empêche de tomber au sol. Mais la divinité n'a pas empêché les dégradations sur l'enfant...

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Théophile Gautier écrivit : "La Cypris de M. Marcellin a une pose d'une grâce cherchée, mais cette grâce existe, et la ligne tourmentée se replie d'une façon élégamment sinueuse, présentant ses contours serpentins,qu'aiment les statuaires et les peintres. A l'art grec, se mêlent ici ces cambrures florentines, ces airs penchés, ces doigts contrariés qui plaisent à Benvenuto Cellini, à Jean de Bologne, à Jean Goujon et à Germain Pilon ; la tête est fine, malicieuse, spirituelle ; le corps est digne de la mère de l'Amour."

La Cypris reparut en marbre à l'exposition universelle de 1855 et la reine d'Angleterre en offrit dix-huit mille francs à Marcellin, ce qui représentait une fortune pour lui. Il préféra l'offre plus modeste d'un amateur français, M. Achille Fould, qui céda le groupe à la manufacture nationale de Sèvres. A aucun prix Marcellin ne voulait que sa première oeuvre importante sortit de France...

250px_Gregory_of_Tours_cour_Napoleon_LouvreDès lors, Marcellin est considéré comme un maître. Il continue à travailler de façon assidue et consciencieuse. 

Il reçoit deux commandes, les statues de Joinville et de Grégoire de Tours pour la décoration du nouveau Louvre. C'étaient là deux oeuvres que Marcellin sut traiter dans un  caractère sévère et un style grave et classique.

(Photo Wikipedia)

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Léda et Jupiter - 1874 - groupe marbre, Paris, salon de 1874, et exposition universelle de 1878 

Au Musée départemental de Gap, figure également cette statue en marbre, achetée pour 120 000 € par le département des Hautes-Alpes et exposé depuis le 14 mai 2008. Cette acquisition réalisée dans le cadre des 100 ans du musée a reçu le soutien de l'Etat (40 %), du mécénat d'entreprise (loi n° 2003-709 du 1er août 2003 -

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Marcellin écrivit au directeur des Beaux-Arts le 14 juin 1874 : "Voilà déjà quinze jours que j'ai eu l'honneur de vous rencontrer au Salon ou vous m'avez fait Espérer que ma statue serait achetée par la ville ou par vous : mais ne voyant rien venir, je viens Monsieur le Directeur vous prier de vouloir bien vous intéresser à moi et j'ose espérer que l'administration voudra bien faire l'acquisition de ma statue de Léda." Marcellin reçut une lettre de refus. Puis une deuxième...

De nombreuses oeuvres de Marcellin sont stockées dans les "réserves" du Musée départemental ! Mais le plus grave est à suivre...

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Au cours d'une visite en hiver 2014, je m'inquiétai auprès de l'accueil de ne plus trouver mes deux groupes Cypris et Léda. On me dit qu'ils étaient "dans la singerie"...

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C'est donc là que je les découvris, le coeur brisé, au milieu de singes empaillés, dans une pièce où on ne pouvait entrer...

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J'y retournai au printemps 2015...

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Elles étaient toujours dans la même pièce fermée, mal éclairées, inaccessibles, au milieu d'oeuvres de Youl et de Michel Butor...

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"Madame le conservateur préfère l'art contemporain" m'entendis-je dire à l'accueil du Musée. Est-ce une raison pour dévaluer ces oeuvres de talent ? A moins qu'il y ait là un nouveau concept artistique ? Faut-il en rire ou en pleurer ?

"La sculpture redoute la réserve du musée ; dès qu'elle s'y entasse sur plusieurs rangs, ceux du fond deviennent très vite des contrées inaccessibles, y compris pour le conservateur, des terres inconnues peuplées d'objets fantomatiques, inétudiables, donc condamnés."  Philippe Durey, Directeur de l'Ecole du Louvre.


Jean Esprit Marcellin (1821-1884), statuaire (2)

 

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