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Au printemps 2013, mes pas me conduisirent dans la Rue Cyprien Chaix à Gap. Dans un quartier refait à neuf à la fin des années 1990, cette incroyable maison a échappé aux bulldozers, car inscrite à l'Inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques le 19 septembre 1989. Claude Soubra et Jean-Christian Cordat, les propriétaires m'avaient alors accueillie, heureux de me raconter l'hsitoire de leur maison. 

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J'y suis retournée avec beaucoup de plaisir, pour refaire des photos car à l'époque de ma première visite un échafaudage était installé dans la cour... Aujourd'hui, ce sont les roses trémières qui offrent un décor à ce... décor sculpté de façade du XIXe siècle, exceptionnel dans le Département des Hautes-Alpes !

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Un peu d'histoire : c'est en 1860 que le terrain est acquis par Jacques-Auguste Bini, sculpteur à Valence dans la Drôme. Marié à Elisa Borel, une gapençaise, il y fait construire une maison de 3 étages sur rez-de-chaussée, avec galerie au Nord (l'aile située à gauche de la maison, qu'on devine sur la première photo).  En 1885, Philibert Florence, artiste monégasque marié lui aussi à une gapençaise, Thérèse Blanc, achète la maison. La veuve de Philibert Florence revend la maison à Madame Eyraud, née Millon en 1924. Sur l'acte de vente, la maison est décrite avec un étage plus galetas, ce qui laisse supposer qu'elle a été restructurée après 1885 par Philibert Florence.

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En 1947, la maison est rachetée par Monsieur Soubra, père de l'actuelle propriétaire. A l'époque, le quartier abrite des tanneries puis un abattoir, qui bénéficient de la rivière Luye toute proche. 

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Philibert Florence, peintre monégasque, fut propriétaire de la maison de 1885 à 1924. C'est probablement lui qui commanda le riche décor de la façade néo-gothique. Peut-être même en dessina-t-il les motifs.

A l'âge de 15 ans il peint des ex-voto pour des commandes dans l'arrière-pays niçois, dont celle destinée à Notre-Dame de Laghet, premier succès daté de 1854. Après avoir remporté des prix au Collège Convito Nazionale di Nizza en 1853-54, il part à Rome (aux frais de Charles III) en 1859, où il devient Premier Prix. Il passe 6 mois à faire le tour de l'Italie et rentre à Monaco. Menton est aussi pour lui le motif de nombreuses peintures très appréciées par la société anglaise qui afflue alors sur la nouvelle Côte d'Azur.

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Quelques-uns des dessins de Philibert Florence : 3 hommes portant un filet, buste de femme, jeune femme portant une grosse corbeille de fruits, 3 hommes attablés, homme avec panier sur la tête descendant d'un bateau... (cliquer sur la photo pour agrandir)

Le Musée du Vieux Monaco abrite plusieurs vues de Monaco, le Prince Charles lui commande la restauration au Palais Princier, de l'oeuvre d'Orazio Ferrari, plusieurs demeures ont profité du talent de Philibert Florence à Monaco, Cap d'Ail, Cannes...

En 1918, Philibert Florence décède à Menton. En 1923, sa veuve Thérèse Blanc fait éditer les notes personnelles de Philibert Florence sous le titre évocateur "Esquisses et souvenirs" et vend la maison de Gap l'année suivante. Dans les notes de l'artiste, hélas, rien sur la maison de Gap...

Une rue de Monaco porte le nom de Philibert Florence (Sources : Per Carrugi, Histoire illustrée des rues de la Principauté de Monaco, Gabriel Gabrielli)

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La maison fait l'objet de restaurations depuis quelques années. Dans la cave, les propriétaires ont retrouvé cette plaque de marbre et envisagent de l'accrocher contre un mur et de redonner le nom de "Maison Florence" à cette bâtisse.

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Dans le chapiteau, couvrant le quadrilobe et les roses aux remplages gothiques, un ange ou plutôt un archange. Mais chez les Soubra on ne parlait que de "l'ange". 

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Un jour sa tête tomba sur le sol et se brisa en mille morceaux...

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On la fit refaire par un artisan. Voici à gauche l'ange d'origine, à droite l'ange restauré... Les traits du premier sont plus fins et le casque moins volumineux...

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Au-dessus de la fenêtre au balcon on trouve cette figure hideuse, aux yeux exorbités, tirant la langue, cornu et ailé. On pense qu'il s'agirait peut-être d'un Baphomet, créature que les chevaliers de l'ordre du Temple, furent accusés, à tort ou à raison, de vénérer... 

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Admirons la finesse des décors de stuc qui constituent les remplages des deux roses et les motifs de feuillages des retombées d'arcs.

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 Des visages d'hommes et de femmes, des masques de lion composent les détails des décors. 

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Certains détails ont du être remplacés, mais aujourd'hui c'est le staff qu'on utilise, plâtre armé de fibres végétales, beaucoup moins lourd que le stuc, mélange de plâtre et de chaux.

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Des motifs de fleurs et de feuillages, tresses fleuries, feuilles d'acanthe, pommes de pin, feuillages lancéolés, encadrent les tympans néo-gothiques, le quadrilobe, les ouvertures...

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"Instants Croquis" de Gap.
instantscroquis.blogspot.fr

Il y aurait tant à dire encore sur cette maison. Les propriétaires passionnés aiment ouvrir leur porte au public. Chaque année ils accueillent plus de 200 personnes aux Journées du Patrimoine fin septembre. Ils ont organisé un concert pour une Fête de la musique un 21 juin, persuadés de l'accoustique de la cour. Des peintres sont venus "croquer" la façade et on pense à organiser un événement pour le Printemps des poètes...

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Cette année les Journées du patrimoine auront pour thème : "Le patrimoine du XXIe siècle, une histoire d'avenir"... 

Quel avenir en effet pour cette maison aux décors fragiles ? Résistera-t-elle encore longtemps aux attaques du Temps ? les restaurations successives ne lui feront elles pas perdre un peu de son âme ? Restaurer encore ce lieu privé ? A quel prix pour les propriétaires, l'Etat et donc le contribuable ?

Un débat qui s'ouvrira certainement sous les superbes décors de la Maison Soubra, les 19 et 20 septembre prochains...

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