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D'après une photo de Lydie Galloppe.

Le 21 septembre 1864, nous, Pierre Suquet (Bruno, archéologue), Directeur de la mine et Madame Suquet, avons emmené quelques visiteurs dans la mine d'argent de L'Argentière. Nous étions accompagnés de Joseph Fontaine (François, guide), Maître-Mineur, Madame Bordassol (accueil mine), cantinière et sa fille Jeanne (Emilie, guide). Nous avons pour habitude de faire visiter la mine, principalement aux curistes qui viennent prendre les eaux aux Grands-Bains de Monêtier. A la fin de la visite, nous leur offrons le thé.

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Le Dauphiné du 21 août 1864

 

 L'année dernière, la mine a produit 600 tonnes de minerai concentré expédié à la grande fonderie Luce & Rozan de Marseille, soit un chiffre d'affaire de 200 000 Francs. 270 ouvriers, dont la moitié est d'immigration italienne, descendent chaque jour au fond des gorges du Fournel, dans une exploitation souterraine de 350 m de longueur, équipée d'une pompe et d'un treuil actionnés par des roues hydrauliques souterraines. 90 d'entre eux travaillent dans l'établissement, dont 40 femmes et 10 enfants de moins de 16 ans. Les femmes sont employées dans l'usine avec quelques hommes et les enfants. Le reste des hommes travaille à la forge.

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Voici le treuil de 1869, en 1864 le treuil était manuel et n'est plus visible... Dans la mine, en 1864, 100 mineurs, avec eux 65 manoeuvres et 5 rouleurs. Ils sont encadrés par Joseph Fontaine, 33 ans et par Joseph Miletto, 38 ans. Fontaine est marié, il a une fille, il habite au hameau de l'Echayllon, au-dessus du Fournel. Miletto, marié, trois enfants, habite au hameau de La Blachière, près de l'Echayllon.

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Sur cette photo, on voit au fond, sur la rive droite du torrent, la maison du Directeur, que tout le monde appelle le château. A l'intérieur, 2 cuisines et un cellier, une salle à manger et un salon, 6 chambres, un salon de toilette, et des mansardes (inventaire de 1881). En bas, sur la rive gauche, l'usine, les magasins et la forge. Habitent ici également, l'ingénieur, Marius Laforce, 28 ans, le comptable Simon Mollet, 38 ans et sa femme, les familles des charpentiers Bordassol et Blanc, la cantine est tenue par madame Bordassol et sa fille Jeanne.

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Voici ce qu'il reste du château et de la cantine aujourd'hui. (cliquer sur les photos pour les agrandir)

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Et l'emplacement de l'usine et de la forge. En 1864, il y a aussi un bureau, avec une pharmacie, une salle de dessin, un laboratoire et 3 chambres à l'étage.

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Pour accéder au  site de la mine, il faut descendre pendant 10 minutes environ sur ce sentier qui n'existait pas au XIXe siècle. Un autre sentier qui montait de l'Argentière (environ 1 heure à pied) était emprunté par les mineurs et les mulets. Les hommes, les femmes et les enfants venaient de L'Argentière et des hameaux voisins à pied. Les paysans travaillaient à la mine surtout l'hiver, quand il n'y avait plus de travail aux champs, pour un complément de revenus. L'hiver, cela voulait dire dans la neige, cela voulait dire qu'on ne voyait jamais la lumière du jour...

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La visite de la mine est une "excursion infiniment agréable" au cours de la cure dans l'établissement thermal de Monétier, "aux eaux salutaires, au climat délicieux, au confort suffisant pour les vrais malades qui désirent une vie tranquille"...

Jeanne ouvre la porte de l'atelier...

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Les curistes "amis des sciences et de la belle nature" sont-ils entrés dans la forge, où 8 forgerons et aides, dont Antoine Berton, 52 ans, font résonner l'enclume devant le feu, pour affûter, redresser, réparer les outils des mineurs ?

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Se sont-ils émerveillés en pénétrant dans l'usine où 85 hommes, femmes, enfants de moins de 16 ans s'activent autour des machines de broyage et de lavage du minerai qui vibrent, tournent, roulent, secouent, le tout dans un vacarme épouvantable ? Et sont-ils allés dans la charpenterie avec les 6 charpentiers dont Jean Bordassol, 53 ans et Jean-Joachim Blanc 33 ans ?

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Dans la mine, ils sont passés devant les mineurs qui par 3, creusent la roche dure de quartzite. Le premier tient la barre à mine et la tourne d'1/4 de tour à chaque coup de masse donné par 2 autres mineurs.

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 Il faut environ 2 à 3 heures pour enfoncer la totalité de la barre dans la roche. Ensuite on bourre le trou de poudre noire et d'argile, et on recommence plus loin.

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Le minerai est évacué à l'aide de ces brouettes (qui pèsent une trentaine de kilos vides), par les rouleurs.

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L'éclairage est assuré par des lampes à huile. Le soir on met le feu aux mèches et on remonte à la surface. On écoute alors  le nombre d'explosions... S'il en manque une, quelqu'un redescend. Le dernier accident date du 13 janvier 1863. Charles Peretti, 36 ans, natif du Piémont, père de 2 enfants, est grièvement blessé par l'explosion d'un coup de mine pendant le bourrage au N°7 Nord. Son collègue François Aubert est brûlé à la main. Toutes les précautions ont pourtant été prises.

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Il faut dire que sous la direction de M. Suquet, ingénieur civil originaire d'Aix-en-Provence, la mine est à son apogée, dans une période de prospérité économique, d'innovation technique et de calme social. C'est un établissement modèle, doté d'appareils les plus performants. Une dizaine d'années plus tôt, l'ancien directeur, M. Duclos a refusé de faire construire des murs dans la grande salle, pour ne pas perdre de temps. Un éboulement s'est produit, faisant 2 morts. D'embrouilles en embrouilles, et couvert de dettes, Duclos doit s'enfuir en avril 1851. La mine passe alors pour 20 ans sous la direction de Pierre Suquet.

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Quand on trouve un filon, on creuse. Parfois, on arrive sur l'eau, et là, il faut pomper. Avant qu'on installe des pompes hydrauliques, des hommes pompaient à la main nuit et jour. On tenta de creuser une galerie d'écoulement qui évacuerait l'eau vers le torrent du Fournel. On l'a commencée il y a 9 ans, en 1855, mais la roche est trop dure et on abandonne en 1862, après 264 m de galerie... En 1956, la mine a subi la grande crue du Fournel, qui a inondé totalement les parties basses de la mine, emporté les ponts et sapé les berges du torrent.

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Parfois, on tombe sur un miroir de faille : deux compartiments rocheux ont glissé l'un par rapport à l'autre au cours de contraintes tectoniques. le plan de faille mis à jour est appelé miroir de faille. On le voit ici. Il correspond à la paroi verticale assez lisse. C'est à ce moment qu'on perd le filon... Il faut alors recommencer ailleurs.

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Pendant la visite, Jeanne est inquiète. Il est interdit aux femmes et aux enfants de pénétrer dans la mine. Il ne faudrait surtout pas rencontrer M. Suquet...

Le voici justement, apparition fantomatique, à une croisée de galeries. Il ne manque pas de rappeler à Jeanne qu'elle n'a rien à faire ici, "à tourner autour des mineurs !"

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La mine est exploitée de puis le Moyen-Âge, avec un arrêt du XIVe au XVIIIe siècle. Elle s'arrête définitivement en 1908, quand Gilbert Planche installe ses usines hydroélectriques à l'Argentière. Les galeries creusées au Moyen-Âge sont plus petites, plus lisses aussi. A cette époque, on progresse sans les explosifs, mais en faisant de grands feux qui font éclater la roche. Cette "taille au feu" nécessite une forte consommation de bois et une bonne aération de la mine. Cependant, au Moyen-Âge on frappe monnaie tout près d'ici. 

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Le minerai est presque exclusivement de la galène argentifère - sulfure de plomb titrant 2‰ au maximum - mélangé à du quartz et de la barytine. 

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On trouve également de la pyrite, un sulfure de fer dont la décomposition aboutit aux coulées de rouille que l'on rencontre ici ou là dans les galeries, de l'azurite et de la malachite, deux carbonates de cuivre, qui décorent les galeries de leurs belles couleurs bleu et verte, également des traces d'arsenic, de blende - un sulfure de zinc, de géochronite, tétraédrite, boulangérite. (Vallouimages)

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Les mines furent redécouvertes au début des années 1990, dans un triste état. Toutes les galeries basses et a fortiori celles sous le niveau du torrent avaient été ensablées par les crues successives, les entrées s'étaient effondrées, les boisages avaient pourri, les équipements de surface avaient été enlevés, démolis ou ensevelis. Elles ont donné lieu à un chantier archéologique de grande ampleur qui se poursuit encore aujourd'hui.

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Des visites sont organisées d'avril à octobre avec le Musée de la mine, au château Saint-Jean. Réservations conseillées au 04 92 23 02 94 ou par mail : minesdargent@ville-argentiere.fr

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L'émotion ressentie à la visite de cette mine, rejoint celle de la mémoire du travail des hommes, mais aussi une sorte de vertige, celui  du retour aux origines, aux origines de l'Homme et de la Terre.

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Ce lieu a inspiré Jacques Paris, peintre venu dans la mine en résidence à la demande du Musée-Museum de Gap. Il a réalisé un cycle qu'il a appelé "Dans la nuit d'Orion", sur les parois des galeries de la mine.

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Orion, le Géant aveugle, perdu dans l'obscurité des galeries étroites et humides...

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Sur la paroi, à la sortie de la mine, des rides de plage fossiles ou ripple-marks, témoignent de la présence de fonds sous-marins.

 

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Pour aller plus loin :

Le très complet dossier du site Vallouimages

Les mines d'argent du Fournel : Données historiques et archéologiques, Bruno Ancel, Ian Cowburn, Ed. CCSTI du Château Saint-Jean, 2002

Le site de Jacques Paris, peintre.

En 1864 :

Naissance de Camille Claudel, Richard Strauss, Aloïs Alzheimer, Louis Lumière, Maurice Leblanc, Henri de Toulouse-Lautrec...

Ascension de la Barre des Écrins par Edward Whymper et ses compagnons,

Reconnaissance du Droit de Grève par abolition du délit de coalition (Loi Ollivier).