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A Forville, hameau de Briançon, se cache un paradis pour amoureux du Petit Patrimoine : à gauche, l'ancienne forge, qui porte un cadran d'horloge mécanique à une seule aiguille et deux vestiges de cadrans solaires sur deux de ses murs. Au centre et à droite deux oratoires. La maison de l'ancienne forge raconte l'histoire d'une dynastie de fondeurs de cloches depuis la fin du XVIIe siècle : les Gautier.

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En 1680, la famille Gautier s'implante à Briançon lorsque Louis Gautier prend en affermage le martinet de Forville qui était la propriété de Charles Eymard de Chailliol, Seigneur de Bouqueron, vibailly* du Briançonnais. Le père de Louis, Jacques, était fondeur de cuivre à Hurtières, dans la vallée de l'Isère. La lecture des archives municipales de Briançon permet de suivre le passage des Gautier de la pérollerie** à la fonte des cloches et de voir qu'ils accèdent vite au rang de notables. En 1717, Vincent Gautier, le fils de Louis est consul de Briançon. Il est également prouvé qu'en 1734 un Gautier (Vincent ?) est fondeur de cloches. En 1760, François Gautier est maître-fondeur de cloches. En 1776, Gabriel Gautier est échevin à Briançon.

* Vibailly : représentant de l'autorité delphinale.

** Pérollerie : fabrication d'ustensiles de cuisine (marmites, chaudrons, casseroles), où les pérolliers battaient le cuivre pour en faire des feuilles.

P1000313Bien que fondeurs de cloches, les Gautier continuent à battre le cuivre. La force hydraulique de la Guisane activait les gros marteaux du martinet. Le martinet qui nous intéresse, n'est ni un oiseau, ni un fouet, ni un avion bimoteur... Il s'agit là d'un ensemble de marteaux-pilons actionnés par la force hydraulique. Il a donné son nom à un lieu-dit du hameau. On travaillait le cuivre des mines du Briançonnais, de l'Oisans et du Queyras (Saint-Veran), dont on faisait des chaudrons. L'acier venait de Rives, dans l'Isère. Le martinet fut emporté par une crue de la Guisane au XIXe siècle. La maison et la forge ont été reconstruites en 1839 dans le hameau de Forville par François Gautier qui donna une nouvelle impulsion à la fonderie de cloches. Les Gautier de Briançon s'associèrent parfois aux Vallier de Plampinet pour fondre quelques cloches. Jamais ils ne s'opposèrent.

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La forge n'existe plus. Il ne reste que la maison. Les cloches fondues par les fondeurs Gautier se retrouvent à Gap (Cathédrale), à Briançon (Collégiale) et dans les Alpes jusqu'au coeur du Valais (Suisse).

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Sur le mur de la maison de l'ancienne forge, on trouve, outre deux cadrans solaires, ce cadran d'horloge à une seule "grosse aiguille". Sa devise : NEC PLURIBUS U. IRIE évoque NEC PLURIBUS IMPAR devise de Louis XIV s'égalant au soleil et qu'on peut traduire par  "A NUL AUTRE PAREIL". Sa numérotation irrégulière, sa forme ovale et sa grosse aiguille expliquent peut-être cette devise... En bas du cadran, une deuxième devise presque effacée, peut se déchiffrer ainsi : PRIDIE LAL ZBSIS ARR MDCCIXXIII? Cette inscription incompréhensible est sans doute l’œuvre de quelque maçon ignorant.

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L'aiguille en tôle découpée et emboutie correspond bien à l'activité des Gautier, chaudronniers et forgerons. Cette horloge est l'oeuvre d'un pérollier ! Elle était animée par une grande horloge mécanique EN BOIS ! Cette horloge fut évacuée vers 1950 par l'horloger Pierre Gachet (époux d'une arrière-petite-fille de François Gautier) qui résida ici jusqu'au milieu du XXe siècle...

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A gauche du cadran d'horloge, ce cadran solaire en mauvais état, ne demande qu'à être restauré. C'est ce que souhaitent les propriétaires de la maison, qui envisagent de refaire leur façade en 2015.Une date  : MDCCIXXIII. On remarquera de quelle curieuse façon est composé le nombre 1793. La devise :  « Pridie lal zbsis arr » pour « Pridie quam pateretur » « La veille de sa Passion ». La devise pourrait évoquer, si l'on considère la date de 1793, les mots du canon de la Messe. Ce serait aussi une devise royaliste. Cette inscription incompréhensible est sans doute l'oeuvre de quelque maçon ignorant. (D'après Michel Lalos)

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Mais un cadran solaire peut en cacher un autre, et on aperçoit un style sur l'autre façade de la maison.

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Sous le cadran, une plaque en fonte de la "Compagnie Française du Phénix, Fondée en 1819", compagnie d'assurances contre l'incendie. C'est sans doute pour décourager les incendiaires (les dégâts étant remboursés, la nuisance devenait minime), et pour faire de la publicité, que les courtiers faisaient clouer ces plaques sur les façades des maisons et des églises... Mais une forge se devait d'avoir une bonne assurance contre l'incendie !

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Le projet "Horloges d'Altitude" du lycée de Briançon entend bien convaincre de la grande valeur historique et technique de ce cadran qui symbolise à lui seul la tradition campanaire et horlogère du Briançonnais. Il veut étudier ce cadran "à nul autre pareil" et construire au lycée une horloge électrique permettant d'actionner cette grosse aiguille.  Il souhaite aider les propriétaires à réussir la restauration des cadrans horloger et solaires, et établir un circuit des fondeurs Vallier-Gautier-Barbe, de Plampinet à Forville, de la Collégiale de Briançon à la Cathédrale de Suse, du Valais à Marmande... 

 

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Sources : Les Vallier de Plampinet, fondeurs de cloches et les autres fondeurs briançonnais Barbe et Gautier - Jean Vallier. Editions du Fournel 2009 - pages 59 à 65